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La première fois, ce fut lors de ma deuxième année de fac. À la recherche de quelque chose de différent qu’une simple murge à la bière bon marché, nous avons passé la porte d’un salon de thé oriental. Ici, évidemment, il faut entendre bar à chicha. Une odeur parfumée nous accueillit. L’ambiance était travaillée. Plusieurs salles, baignées dans la pénombre, des faux murs évoquant des grottes touarègues, et des tapis et autres tentures aux inspirations purement orientales. Dans chacune des salles, des coussins, poufs, banquettes sur lesquels s’affaler. Quelques habitués étaient déjà installés, et semblaient apprécier le fait de tirer sur leurs tuyaux.

 

 

 

 

chichaJ’avais déjà expérimenté la cigarette depuis quelques années. De fumeur régulier, j’étais devenu occasionnel. La hausse des prix, et les changements d’environnement, de relations eurent raison de ma dépendance.

 

 

 

Si dépendance, il y eut, évidemment. Je ne le cache pas, dès la seconde, j’ai fumé. Le lycée était une occasion en or, à l’époque, il était parfaitement légal de s’en griller une dans l’enceinte d’un établissement scolaire. Depuis quelque temps déjà, j’étais tenté de m’enfumer les poumons. Je trouvais la possibilité de souffler de la fumée en dehors de la saison hivernale cool.

 

 

 

Une première, une deuxième, puis j’ai acheté mon premier paquet. Pendant tout le lycée, j’ai été régulier, dans la limite de l’argent disponible, évidemment. Entre sept et dix par jour. Ma paranoïa retint mon envie de fumer plus. Il fallait que je le cache à mes parents. Je pense que sans ça, et avec plus d’argent, ma consommation aurait progressé. Les soirées étaient l’occasion d’en enchaîner plus, évidemment.

 

 

 

Bref. Arrivé à la fac, j’ai été entouré de gens sains, n’ayant jamais succombé à la tentation, quand ils n’en étaient pas littéralement allergiques. Réduction drastique de ces agents cancérigènes.

 

 

 

Je n’ai jamais connu le manque, je pense n’avoir jamais été accro non plus. En définitive, j’achetais un paquet comme j’achetais un paquet de bonbons. Sachant pertinemment à quel point tout cela était cher et inutile. Peut-être est-ce qu’avec d’autres personnes autour de moi, fumeurs, j’aurais plus fumé ? Probable, mais je n’en sais rien.

 

 

 

Bref. J’étais devenu très occasionnel lorsque j’ai passé la porte du bar oriental. Le choix des parfums était hallucinant. Je ne sais plus ce qui fut choisi, mais je sais que j’ai passé un très bon moment, bien meilleur qu’avec un paquet de clopes.

 

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Âcres, aigres, irritantes, les fumées de cigarette cumulaient les défauts, en plus d’être maigres et de laisser une odeur pénétrante. Le narguilé, lui, a la fumée généreuse, épaisse, fruitée, et voluptueuse. Elle m’a tout de suite séduit. Bien plus que la cigarette, au final.

 

 

 

Mon premier narguilé fut un très bon souvenir. Très vite, à la question fondamentale de comment occuper une soirée, je répondais systématiquement que la chicha serait la meilleure idée, bien plus que celle d’aller dans un bar, surtout depuis que la fumée fut interdite dans les débits de boisson. Je préfère largement me détendre devant une colonne de fumée que devant une girafe de bière.

 

 

 

Il faut dire qu’un narguilé a tout pour lui. Un caractère purement exotique et extrêmement décoratif. Son élancement tout oriental, aux fioritures très compliquées et travaillées à l’extrême, du tuyau au vase, en passant par le foyer. Les modèles sont tous plus variés et esthétiques les uns que les autres. Il a fallu une société intensément civilisée pour inventer un tel objet.

 

 

 

Paradoxalement, le narguilé est né dans ces pays où la religion interdit tout comportement mettant en danger la santé : l’alcool est interdit pour des raisons évidentes, le porc aussi, parce que transmetteur de germes. Comment, dans ces conditions, le narguilé a pu naître ? J’ai déjà du mal à envisager comment l’homme a pu avoir l’idée de fumer de l’herbe, alors pour imaginer que la fumée puisse passer dans de l’eau avant d’être inhalée, ça me dépasse.

 

 

 

La préparation, ensuite. Un travail de précision : remplir le vase jusqu’à la hauteur adéquate, disperser le tabac, couvrir d’une feuille d’aluminium percée, puis allumer le charbon. Tout cela demande patience : une chicha se mérite !

 

 

 

Telle l’absinthe à la fin du 19e siècle, en somme.

 

 

 

Certes, de nos jours, il existe des perceurs d’alu, ou des feuilles d’alu toutes prêtes. Il y a aussi des foyers électriques qui font oublier le charbon ancestral, mais tout ceci n’est que pour les vulgaires, les feignants qui n’ont aucun goût.

 

 

 

Bien sûr, on ne peut pas parler du narguilé sans évoquer la multiplicité des goûts possibles. Je ne serais pas étonné d’apprendre que tous les fruits ont leur parfum en tabac. C’est quand même plus varié que la simple cigarette !

 

 

 

Personnellement, j’ai un faible pour le citron et la menthe, mais je ne suis qu’un novice, je n’ai pas encore exploré la variété qui s’offre à moi. J’ai entendu parler d’un tabac citron-menthe, il faudra que je teste.

 

 

 

Je n’ai pas non plus vraiment expérimenté le fait de remplacer l’eau par des jus, sirops, laits ou alcools. Ce sera pour mes prochaines fois. Soit dit en passant, il n’y a rien de plus agréable qu’un bon narguilé accompagné qu’un verre d’absinthe, justement.

 

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Cet éloge à la fumée parfumée du narguilé ne serait pas complet sans évoquer les effets néfastes de l’engin qui ajoutent évidemment à l’attrait. Ici, deux écoles s’affrontent : les pros qui considèrent (à tort selon moi) que le narguilé, parce que la fumée est filtrée par l’eau, et parce que la combustion du charbon est deux fois moins chaude que pour la clope, que le narguilé n’a rien de dangereux. En face d’eux, les ligues antitabac et médecins qui ont pour seul argument la densité de la fumée avalée : l’équivalent de 40 cigarettes. Cet unique argument ne dit rien de la dangerosité de cette habitude.

 

 

 

 

chichPour ma part, je pense que le danger est bien présent. J’ignore tout des composés de la fumée aspirée, mais je suis certain qu’elle n’est pas inoffensive. Dans quelle mesure ? Je n’en sais rien. C’est ce qui rend l’activité plus excitante !

 

 

 

Comme toute drogue, je considère que la modération est un moyen convenable pour limiter les effets. C’est dans l’excès que réside l’ennemi. Une murge de temps en temps ne fait pas l’alcoolique.

 

 

 

J’ai entendu parler de personnes allant jusqu’à fumer plusieurs fois par jour, ces dernières ne méritent que mon mépris. Le narguilé n’est pas un instrument qui se porte à une telle consommation, de par même son cérémonial. Comme on ne se bourre pas la gueule à l’absinthe, pour des raisons très proches, l’absinthe reste un loisir, et non une addiction.

 

 

 

Vous l’aurez compris, cet article, certes des plus techniques, est une déclaration d’amour à cet objet décadent, né au cœur de l’Orient, dont la fumée meurt au cœur de mes poumons.