Je tiens à mettre au point un détail, corriger une erreur, démasquer un mensonge qui est des plus récurrents, ce mensonge étant: "le travail de l'écrivain est comme celui d'un artisan". Rares sont les interview d'écrivains dans lesquelles cette phrase n'apparaît pas, à vrai dire, je n'ai jamais lu un seul écrivain dire qu'il n'était pas un artisan. Et pourtant, il n'y a pas plus faux que cette affirmation! Il ne s'agit que d'une ineptie pour rapprocher les écrivains des gens ordinaires, collant au leitmotive « tout le monde il est égaux ». Les écrivains n'assument pas leur position de supériorité.

 

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Un artisan est une personne qui travaille de ses mains, qui produit des objets uniques, qu'il vend à des particuliers. Après, s'il veut gagner plus d'argent, il lui faut créer un autre objet de ses mains, le vendre, puis recommencer encore et encore. La figure de l'artisan s'oppose dans un premier temps à celle de l'industriel qui lui produit aussi des objets, mais il le fait à la chaîne, il n'y a aucune notion d'unité, c'est la masse qui compte. Là où l'artisan fabrique un objet unique de qualité, l'industriel fabrique un objet peu cher et en grand nombre.

Face à ces deux descriptions, de l'artisan et de l'industriel, vous voyez bien que l'écrivain, et l'artiste en général (musicien, réalisateur de film...) n'a rien à voir avec ces gens là. Certes, il produit une oeuvre unique, comme l'artisan, mais il ne la vend pas à des particuliers. Il en cède les droits, ce qui est totalement différent. Il reste pour longtemps propriétaire de son ouvrage, et touche des sous dès qu'un exemplaire est vendu. Avez-vous déjà vu un artisan qui ne fait que céder un objet fabriqué, et qui gagne de l'argent le temps que l'objet est utilisé?

La grande différence en réalité est que l'artisan fabrique des produits concrets alors que l'artiste fabrique de l'immatériel. Un roman n'a aucune existence en soi, il n'existe que parce que le lecteur le fait exister. Mais alors, qu'en est-il du livre? C'est bien un objet! Me direz-vous. Oui, mais ce n'est pas l'écrivain qui fabrique l'objet livre, il ne produit que ce qu'il y a à l'intérieur, l'histoire s'il s'agit d'un roman, la réflexion si c'est un essai, et caetera. Seulement, pour que les créations des écrivains existent, il faut un support, le livre, qui est fabriqué par non pas l'écrivain en personne mais son éditeur. L'écrivain gagne l'argent sur ce qui est écrit DANS les livres.

Si l'on veut comparer l'auteur à une catégorie de personne, il faudrait le rapprocher du propriétaire foncier. Le propriétaire foncier possède un terrain, une propriété et le loue à des gens; l'auteur détient une propriété intellectuelle qu'il loue à l'éditeur, ce dernier a pour devoir de payer les droits d'auteur dès qu'un des bouquins est vendu.

Ce que je décris, c'est l'état actuel des choses, à notre époque, l'écrivain est propriétaire de son oeuvre, comme le bourgeois est propriétaire de son terrain. Il n'a pas toujours été ainsi, sous l'ancien régime, l'écrivain se rapprochait plus de l'artisan car il écrivait, vendait son manuscrit, et c'était fini. La Révolution a bouleversé l'ordre pendant longtemps établi. Menée par les bourgeois, le pouvoir des armes tenu par les chevaliers et les nobles (mieux tu es armé, plus tu en imposes) a été supprimé au profit du pouvoir de l'argent (plus tu es riche et plus tu es puissant), gardé par les bourgeois. Et les bourgeois avaient pour principal moyen de rémunération leurs propriétés foncières.

La question est alors: Mais pourquoi les artistes, et les écrivains plus particulièrement se comparent à un corps de métier avec lequel ils n'ont rien à voir? C'est pour paraître gentil. En effet, les bourgeois sont vus comme les méchants, ils ont l'argent et le pouvoir qui en découle: deux raisons tout à fait valables de leur en vouloir. Donc on leurs en veut et on les appelle méchants. L'écrivain cherche avant tout à être apprécié du public, et pour ce faire, l'image du salaud de l'histoire n'est pas idéale. Il s'oppose par conséquent au bourgeois et 'accable de bien des mots: sa frivolité, son insensibilité... Mais pour bien peindre le tableau, l'écrivain doit aussi s'occuper de sa propre image. Il va s'opposer au bourgeois et se faire passer pour un martyre, rappelez vous l'image de l'albatros qui est obligé de se sacrifier pour nourrir ses mômes ingrats. Mieux encore, l'image du christ qui fut très utilisée par les écrivains romantiques au sortir de la Révolution. Le cliché de l'artisan va dans le même sens, c'est un homme qui travail (étymologiquement, le terme désigne un instrument de torture) toute sa vie pour ne jamais gagner que quelque modiques sommes, un homme qui souffre dans son labeur et n'a au final pas assez pour nourrir sa famille.

Être bourgeois signifierait sortir du lot, être supérieur à la masse, au-dessus. L'écrivain rejette cette idée, comme l'affirme le peintre Salvador Dali "Depuis la Révolution française, se développe une vicieuse tendance de crétinisation qui tend à faire considérer par tout un chacun, que les génies (mise à part leur oeuvre) sont des êtres humains plus ou moins semblables en tout au commun des mortels. Ceci est faux." C'est exactement de cette démarche que parle Dali. J'entends génie dans le sens le plus large possible, celui qui crée. L'artiste se dit comme tout le monde, simple artisan; il n'assume pas son pouvoir qui lui est pourtant fondamentale, celui de ressentir des choses que le commun des mortels ne peuvent appréhender. Les gens sont aussi dépendants des artistes qu'ils ne le sont des bourgeois. Ils ont besoin des bourgeois car ce sont eux qui possèdent les terres, et ils dépendent des artistes car ils possèdent les clés que très peu de gens peuvent explorer eux-mêmes. Nous dépendons tous des artistes, avez-vous déjà vu quelqu'un vivre sans jamais avoir écouté de la musique, ou entendu une histoire? Les professeurs et étudiants sont encore plus dépendants. sans écrivains, les études littéraires n'auraient même pas lieu d'être.

Les écrivains post-Révolution ont réussi un coup de maître en s'opposant le plus fortement à ce dont ils ressemblent le plus et en se rapprochant de la classe la plus commune (artisanat est, faut-il le rappeler, le premier métier de France, aujourd'hui et pour longtemps), pour se montrer proche du peuple. Affirmation aussi fausse qu'elle est tenace dans l'inconscient collectif.


(première publication : 21/01/2009)

(paru dans : sortie de secours, n°16)