a-la-rencontre-d-yves-bonnefoy

 

Ceci est un écrivain, il a les cheveux blancs et chauves, des rides, et des lunettes marrons. Il met une cravate et une veste marron ou grise. Sa passion est d'aller dans des émissions littéraires à deux heures du mat', pour retrouver ses amis écrivains, et parler de sujets d'écrivains. Leur jeu préféré est de dire les phrases les plus longues possibles, ou alors de dire le plus de mots qui existent pas pour avoir l'air intelligents. Son métier consiste à regarder son nombril jusqu'à ce qu'il ait de l'inspiration, après il écrit un livre sur son nombril, et il le publie, et il se sent bien, il va dans des émissions, il compare son nombril aux autres nombrils, puis il décide
d'écrire un nouveau livre sur son nombril. Ecrivain, c'est comme tout les métiers, il y a la retraite, seulement la maison de retraite de l'écrivain est prestigieuse, c'est l'Académie Française, là, il retrouve tout les autres écrivains à la retraites et ils font des soirées habillés comme des clown avec une épée.

Le signe particulier de l'écrivain c'est que les gens connaissent son nom et pas sa tête, ou alors ils voient sa tête sans connaître ce qu'il a écrit, il ne se montre que dans les émissions littéraires ou dans des photos ou ils
prennent un air songeurs pour faire croire qu'ils sont intelligents, comme vous le voyez, le seul souci de l'écrivain c'est d'avoir l'air intelligent, c'est pour ça qu'il parle toujours des grands auteurs du passés, pour faire
semblant d'avoir plein de culture. A part ça, l'écrivain n'aime pas se montrer, préférant regarder son nombril.

Si il y a écrivain, c'est qu'il y a lecteur, et en effet, il y a lecteur. Les livres sur le nombril de l'écrivain viennent gonfler le nombre d'ouvrages en librairie, dans ces livres, il n'y a pas de dessins, pas de photos, même sur la
couverture, aucune illustration. Parfois seulement la photo de l'écrivain en noir et blanc avec un air sérieux. Le lecteur achète le livre le plus gros du rayonnage, c'est pour ça que les écrivains écrivent toujours des gros livres.
Mais le lecteur ne l'achète pas pour le lire, il l'achète pour remplir sa bibliothèque, après, il invite des amis lecteurs chez lui et il leur montre sa bibliothèque, et plus il y a de gros livres, plus il se sent intelligent devant
ses amis, il présente ses plus gros livres dans les sortir de leur étagère et dit des platitudes, les mêmes pour chaque livre, en disant qu'il les trouve tous très intéressant. Pour le lecteur, le livre n'est pas fait pour être lu, juste pour être montré, comme une belle voiture en somme.

Autre personne importante dans la vie de l'écrivain, c'est le critique, comme le lecteur, le critique ne lit pas le livre, il ne regarde que ce qu'il appelle le style, c'est-à-dire qu'il cherche les phrases de plus de vingt lignes
et qu'il les compte. Plus il y a ce genre de phrases, et mieux le livre est. Ces phrases inintelligibles dont on perd le fil au bout de la deuxième ligne est signe que le livre est réussi, le must, c'est quand ces phrases ne veulent
rien dire, quand elles sont là pour cacher le manque désespérant d'imagination de l'écrivain, en général, c'est le livre en lui même qui ne veut rien dire, moins ça raconte d'histoire et plus les phrases sont longues, et mieux est le livre.

Voilà, c'est le petit monde des écrivains qui ouvrent leur bouche pour ne rien dire, qui écrivent pour montrer leur vide intérieur. Ce sont eux qui bloquent le système, le gangrènent, qui remplient les librairies et encombrent les sorties mensuelles de livres. Ils se réfèrent toujours aux auteurs d'antant sans avoir compris que ces derniers pensaient avant d'écrire, et écrivaient pour faire réfléchir leurs lecteurs, et si il y avait une forme dans leurs chef-d'oeuvre, il y avait aussi et surtout un fond, contrairement aux écrivains actuels qui vendent des livres sans fond, impressionnement vides.


(première publication : 20/04/2008)